Muses can be Artists. De la fêlure au sujet.

Muses can be Artists. De la fêlure au sujet. 

Charlotte Casiraghi est le stéréotype de la muse moderne. Et c’est cette fonction de muse qu’elle incarne officiellement pour la maison Chanel depuis 2021.

On la voit sur les images lustrées de revues de mode. Mais elle est bien plus qu’une image. Elle incarne l’élégance intellectuelle d’une femme moderne, cultivée et consciente.

À travers les rendez-vous littéraires qu’elle anime rue Cambon, elle propose une vision de la féminité qui m’a toujours fascinée : celle d’une femme capable d’allier une image très lisse, très médiatisée, presque mythifiée, à la profondeur d’une véritable vie intérieure.

 

Lorsque j’ai découvert qu’elle avait écrit un livre intitulé “La fêlure”, j’ai été immédiatement interpellée.

Comment une femme qui semble incarner la perfection visuelle, la maîtrise sociale et la sophistication intellectuelle peut-elle parler de fêlure ?

Parle-t-elle d’une vie fissurée ? D’une vulnérabilité cachée ?

J’ai acheté le livre avec cette question en tête.

 Déchirer la surface

Très vite, j’ai compris que ce livre n’était pas une confession.

C’était un geste beaucoup plus radical : déchirer la surface lisse.

Charlotte Casiraghi écrit pour ne plus être perçue comme une fonction, une abstraction ou une image figée.

Elle explique que la fêlure n’apparaît que dans le mouvement, dans le frottement avec la vie.

La fixité d’une image, au contraire, écrase les lignes de faille.

L’art, lui, explore ces cassures.

Parce que c’est en les rendant visibles que l’on fabrique une dramaturgie, une narration, une existence incarnée.

Ce qui marque, infléchit, altère la texture d’une matière lui donne son caractère.

La fêlure devient alors ce supplément presque imperceptible qui peut faire le charme d’une présence ou devenir sa malédiction.

Imperfection, transformation et beauté vécue

Cette idée m’a immédiatement fait penser à l’esthétique japonaise du wabi-sabi, qui célèbre l’impermanence, l’imperfection et la trace du temps.

Le kintsugi — l’art de réparer les céramiques brisées avec de l’or — en est une métaphore parfaite.

On ne cache pas la cassure.

On la souligne.

On l’intègre dans l’histoire de l’objet.

La fêlure devient alors mémoire, transformation, singularité.

Charlotte Casiraghi s’inspire ici du philosophe Gilles Deleuze, chez qui la fêlure devient une ligne de fuite : non pas fuir pour disparaître, mais fuir pour créer, produire du réel, inventer une nouvelle forme de vie.

La fêlure comme structure du vivant

Chez Deleuze, la fêlure n’est pas seulement destructrice.

Elle est aussi ce par quoi passent la vie, le sens et la création.

Nous sommes toujours un peu fendus : entre ce que nous sommes et ce que nous devenons, entre ce que nous montrons et ce que nous ressentons.

La question n’est pas de réparer la fêlure.

La question est d’apprendre à vivre avec elle sans qu’elle nous détruise.

Les grands créateurs ne sont pas ceux qui n’ont pas de fêlures.

Ce sont ceux qui ont appris à les habiter.

Mais habiter ses fêlures, ce n’est pas seulement les accepter.

C’est aussi apprendre d’elles. Car c’est surtout dans notre vie intérieure que la fêlure trouve sa forme d’expression la plus intime.

La psychanalyse, telle que l’entendait Freud, ne promet pas de guérir.

Elle tente plutôt d’aider à faire la lumière sur ce qui nous traverse :ces culpabilités diffuses, ces répétitions, ces contradictions intérieures qui font que nos lignes de faille ne sont jamais uniquement dues au monde extérieur.

Elles s’inscrivent aussi dans une histoire intime, dans une dynamique propre au sujet.

Comprendre cela n’est pas une condamnation.

C’est une possibilité. La possibilité de voir. La possibilité de choisir autrement. La possibilité de ne plus rejouer indéfiniment les mêmes scénarios.

Car il ne s’agit pas de sublimer la faille.

Il ne s’agit pas non plus de la dramatiser. 

Il s’agit de la comprendre avec suffisamment de douceur et de lucidité pour ne plus la laisser écrire seule l’histoire.

Peut-être que, avec le temps, la maturité émotionnelle devient simplement cela : comprendre ce qui nous traverse, et choisir ce que l’on laisse entrer dans notre vie.

Établir des standards plus hauts. Plus conscients.

Plus alignés avec ce que nous savons désormais de nous-mêmes.

Et peut-être aussi refuser le chaos inutile.

Refuser la dramatisation de ce qui pourrait être simplement compris, intégré, transformé.

Avec le temps, cela peut ressembler à une forme très simple de sagesse :

High Standards. Low Drama.

Non pas comme une dureté.

Mais comme une forme de respect de soi.

Une manière de ne plus romantiser ce qui nous abîme.

Une manière d’avancer avec plus de délicatesse envers soi-même.

La dignité comme armure douce

Charlotte Casiraghi convoque de nombreuses voix — Deleuze, Fitzgerald, Balzac, Roberto Juarroz, Anna Akhmatova, Ingeborg Bachmann, Colette…

 Chez Colette, le maquillage devient une armure de dignité.

Non pas pour nier la souffrance, mais pour protéger ce qui est fragile.

Prendre soin de soi n’est pas une coquetterie.

C’est un acte de courage.

Une manière de protéger sa vie intérieure des intrusions du monde et de se créer un refuge pour se retrouver dans les failles de notre propre profondeur.

Car nous sommes toutes des rescapées, nous sommes toutes lost & (pro)found.

Voir les rôles pour s’en libérer

 Chez Ingeborg Bachmann, la liberté commence par la lucidité : voir les rôles que l’on nous a appris à jouer.

Mais elle nous met aussi en garde :

celui qui dénonce peut parfois reproduire ce qu’il combat.

La victime peut devenir bourreau.

Un discours d’émancipation peut recréer les assignations qu’il voulait abolir.

 La vraie émancipation

Ces réflexions font profondément écho à notre vision de la Journée de la Femme.

Pour nous, l’émancipation n’est pas une nouvelle assignation.

Ce n’est pas devenir autre chose.

C’est apprendre à se connaître, à voir clair, à refuser les rôles qui étouffent notre développement.

L’émancipation est une lucidité. Une manière de dire non au conformisme social quand il devient destructeur.

Et oui à une vie plus consciente, plus incarnée, plus libre.

De muse à sujet

Peut-être que la véritable (r)évolution de la femme n’est pas de cesser d’être muse.

Mais de devenir, en même temps, muse, sujet et créatrice.

 Créer à partir de ce que l’on a vécu. Créer à partir de nos fêlures.

Créer à partir de cette verticalité intérieure qui naît des expériences, de la perte, du courage et du temps.

Et peut-être, finalement, transformer la fêlure en langage.

En tonalité.

En mélodie.

La mélodie singulière de notre propre récit.

Muses can be artists.